jeudi 12 septembre 2013

Le Coaching : sa définition, son origine funeste, sa pseudo-doctrine issue du New Age, ses buts inavouables et son utilisation par les mouvements sectaires




Anthony Robbins, pape du coaching américain, exhortant son public à conserver sa "positive attitude" de "winners" au milieu de l'Enfer (tableau de Gustave Doré inspiré de l'Enfer de Dante)


 Il n’est désormais plus possible de ne pas avoir entendu parler du coaching tant cette discipline s’est développée en France au cours des trente dernières années. Et Pourtant, beaucoup semblent ignorer les tenants et les aboutissants d’une pratique qui a vocation à toucher de plus en plus de personnes, et ce dans le monde entier.

Il nous est donc apparu absolument nécessaire de traiter - de manière certes trop succincte pour un sujet qui mériterait un ouvrage entier -, dans un  même article, de la définition, de l’origine et de la « philosophie » ou « doctrine » de cette nouvelle forme de « thérapie de l’âme ». De surcroît,  nous ne pouvions ne pas évoquer son utilisation par les mouvements sectaires, et qui servira d’illustration à notre propos. En effet, le coaching  (ou développement personnel) doit être envisagé sous tous ses aspects afin de pouvoir être appréhendé par le profane qui pourrait être tenté d’y voir seulement un moyen de « se sentir mieux », sans être en mesure de percevoir, derrière l’apparence inoffensive et positive du phénomène, sa profonde dangerosité.


Définition du coaching


Le coaching, vocable emprunté au domaine sportif mais avec lequel il ne se confond nullement, consiste en un accompagnement personnalisé visant à améliorer les performances et le « bien-être ». Les termes de  développement personnel ou DevPers recouvrent la même réalité et devront être tenus, dans le reste de notre démonstration, comme parfaitement synonymes.
Circonscrit dans un premier temps au domaine du management et de l’entreprise, le coaching a désormais tendance à investir l’ensemble des activités humaines (ce que certains auteurs ont appelé « l’extension du domaine du coaching »).

Il est en effet possible de louer les services d’un coach afin de faire face à de multiples problématiques des plus courantes : arrêter de fumer, surmonter un deuil ou un divorce, séduire, vaincre sa timidité, préparer un entretien, appréhender une reconversion professionnelle… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Le praticien ne se contentera pas alors de résoudre la situation de manière ponctuelle, mais délivrera un enseignement visant à la réalisation de soi et au bonheur dans tous les aspects de l’existence.

Enfin, il convient de bien avoir à l’esprit qu’il n’existe qu’une forme de Devpers même si celui-ci peut revêtir différentes apparences de surface. La « philosophie » coaching  a un succès phénoménal auprès des professions paramédicales par exemple, c’est pourquoi il n’est pas rare qu’une multitude de disciplines, telles que la psychothérapie, l’hypnose, la médecine chinoise, le yoga, la chiropractie, le bouddhisme, le sport ou tout autre chose encore puissent servir d’accroche à son enseignement. Le corps de la pseudo-doctrine du coaching, que nous envisagerons dans un instant, se cache sous des apparences diverses et variées et il n’est pas possible de comprendre cette unité dans la multitude lorsque l’on ignore que le développement personnel procède en réalité d’une origine unique.


Figure emblématique de la discipline coaching : le cadre dynamique et épanoui



Ici, la figure du de l'homme successfull, récompensé de son attitude par l'argent



Archétype de l'imagerie coaching dans sa variante "totale harmonie avec son corps"


Utilisation par le DevPers de la représentation d’une méditation de type « bouddhique »


Origine du coaching


Le coaching est une pure émanation de la mouvance New Age. Cette « nébuleuse » mystico-sociale, née dans les années 60 à Esalen en Californie, peut se comprendre comme une fusion de mouvements « spirituels » épars, parmi lesquels le Théosophisme d’Helena Blavatski ou bien encore Le jardin écossais. Préside également à l’édification de cette pensée la récupération des travaux de Carl Gustav Jung, dont les théories vont servir de fondement au développement personnel actuel[1] (se connaître, valoriser ses talents et potentiels, travailler à une meilleure qualité de vie et à la réalisation de ses aspirations et de ses rêves).

Dans la grande ferme de Big Sur, siège de la mouvance, se croisaient pèle-mêle psychothérapeutes, artistes et scientifiques, principalement spécialisés  dans l’étude des comportements et du cerveau. Tous se passionnaient pour les écrits d’Alice Bayley et la consommation effrénée de LSD (entre autres). Parmi eux, Richard Bandler et John Grinder, inventeurs de la programmation neurolinguistique (ou PNL)[2] que chaque coach se doit de maîtriser. Etaient également présents à ces réunions Abraham Maslow (la pyramide de Maslow est un must dans l’univers du management) et Carl Rogers, références incontestables pour la profession coaching.[3]

Il ne nous est malheureusement pas possible d’étudier plus en détails les origines de la mouvance New Age,  ce qui ne manquerait certainement pas d’intérêt pour en démontrer la malhonnêteté, néanmoins, le lecteur désireux d’aller plus loin trouvera en annexe  tous les éléments nécessaires.


Helena Blavatsky, fondatrice de la théosophie


Carl Gustav Jung, notamment inspirateur de la mouvance New Age



Pseudo-doctrine du coaching


Les initiateurs de la « philosophie » New Age se proposaient de changer le monde, en transformant la psyché des individus (la création d’un « homme nouveau » est une constante de toutes les pensées totalitaires), afin de préparer la transition entre l’ère du poisson et l’ère du verseau[4]. Ce faisant, nous pouvons déjà constater qu’ils maniaient d’une manière profondément maladroite des données traditionnelles inspirées de l’astrologie dont ils ne connaissaient absolument rien, sur lesquelles nous ne pouvons nous permettre de revenir, préférant renvoyer le lecteur aux excellents ouvrages de René Guénon, Le théosophisme et L’erreur spirite[5], dans lesquels sont détaillées et démenties par le menu les élucubrations de ces occultistes de pacotille.

Il faut comprendre qu’il s’agit d’une « religion », centrée sur l’individualisme, parfaitement compatible avec la modernité et plus particulièrement avec le modèle ultralibéral.

Trois principes fondamentaux irriguent l’ensemble de la pensée New Age en général et celle du développement personnel en particulier : la transformation de soi, le syncrétisme et le relativisme.

La transformation de soi consiste à se mettre au diapason de la transformation globale. Les techniques permettant d’opérer cette mutation sont dites de « subjectivation ».

Le syncrétisme, constante absolue de toutes les spiritualités dites « postmodernes », est une conséquence du passage de  la croyance de la sphère publique à l’intimité de la vie privée. Il s’agit pour l’individu de composer sa propre spiritualité en piochant çà et là les éléments qui semblent lui convenir. Ainsi le New Age consiste en une habile articulation entre données scientifiques (principalement physique quantique, cybernétique et psychologie mais on pourrait en trouver bien d’autres) et concepts spirituels (méditation, yoga, bouddhisme, christianisme… là encore tout est possible). C’est pourquoi le New Age se prête à toutes les techniques en accord avec cet holisme syncrétique telles que la PNL, la relaxation, la méditation, le rebirth et l’hypnose pour ne citer que celles-là. C’est aussi en raison de ce syncrétisme que le coaching peut prendre des formes si variées : sport, management, psychologie, techniques de communications interpersonnelles… Cette utilisation de données traditionnelles par ceux-là mêmes qui étaient les moins aptes à en saisir le sens (soit l’américain jouisseur des années 60) est à l’origine d’interprétations purement fantaisistes qui pourraient éventuellement être comiques si elles n’avaient pas une telle influence.

Le relativisme enfin, qui est à notre avis le nœud du problème (et qui a semble-t-il conquis la planète entière), est l’idée selon laquelle chacun de nous aurait sa propre réalité, mais encore que chacun de nous serait en mesure de créer sa propre réalité et d’en poser arbitrairement les critères et les lois. De ce relativisme personnel découle un relativisme moral, qui consiste en une acceptation inconditionnée des systèmes de réalité que chaque individu se sera créés (une absence d’esprit critique sur laquelle nous allons revenir). D’où l’impossibilité, pour un adepte du New Age, de se poser en juge d’autrui (le fameux : « comment oses-tu juger les autres ? » que l’on entend tout le temps) à une exception notable et systématique : il est obligatoire de juger négativement celui qui se refuse à adopter une telle posture ; cela explique pourquoi les gens censément tolérants sont en réalité les plus intolérants qu’il soit possible de concevoir.

De l’articulation de ces 3 principes fondamentaux du New Age -  et donc par extension du DevPers - découlent deux corollaires dont l’étude ne peut-être ignorée : la tendance à un déterminisme absolu et l’exhortation à quelque chose que nous nommerions volontiers positivisme si l’expression n’était pas déjà prise et que nous appellerons par défaut « la positive attitude ».

Le déterminisme absolu pour commencer : L’Etre étant invité à se transformer pour s’adapter au monde et chacun étant en mesure de créer sa propre réalité, dès lors, il n’existe plus de problème en soi et ne subsistent que des problèmes personnels que le coaché devra résoudre en éloignant de lui les pensées « déviantes » qui le bloquent dans son développement et donc l’éloignent de la réussite, envisagée uniquement comme le succès dans le domaine professionnel. Afin de parvenir à cet objectif démentiel et égoïste de réussite au rabais, le « patient » devra répéter un certain nombre de formules, dont le fond est toujours ultra déterministe (« réussir, c’est croire en sa réussite » ; « échouer, c’est la peur d’échouer » ; « fais de ton rêve un objectif et il se réalisera » ;  « il est possible de réaliser ses rêves par la seule force de sa volonté », etc.), empruntées aux papes du coaching américain et que ces derniers déclament devant des foules toutes acquises à leur cause à l’occasion de représentations démesurées (les coachs français ne sont jamais que des représentants de ces vedettes du DevPers). La justification de cette pensée magique s’appuie sur le modèle Switch ou la méthode Coué et s’inspire très largement des mantras, méthode dérivée de l’hindouisme permettant d’accéder à la béatitude, là où le coaching permet seulement d’atteindre, à notre avis, la « bêtitude » la plus profonde.

La « positive attitude » enfin est là encore une conséquence du relativisme et de la transformation de soi en ce sens que le sujet doit faire abstraction des conditions de sa réalisation et appréhender la réalité de manière à être « heureux ».

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Anthony Robbins, super star du DevPers (il prétend avoir guéri d’une tumeur au cerveau par la seule force de sa volonté), nous gratifiant d'un discours lénifiant et sans aucun sens. Image qui se partage beaucoup sur Facebook entre adeptes du coaching


Autre monstre sacré du coaching et exemple de discours ultra déterministe. L'homme est connu pour ses liens d’amitié avec Donald Trump


Non content de répéter comme des mantras les phrases creuses des gourous du DevPers, les coachs aiment également reprendre des citations d'hommes célèbres afin de s’approprier leur aura. Il s’agit en général de phrases creuses et sorties de leur contexte. Ici Mohamed Ali, musulman, ultra engagé politiquement, objecteur de conscience durant la guerre du Viêt-Nam. Apprécie-t-il de servir de porte drapeau au syncrétisme et au relativisme du New-Age, la réponse est évidemment non.



Même chose avec Albert Einstein. Lui qui en son temps remit en cause l'ordre de l'univers, est-il un bon exemple de développement personnel ? L'acceptation d'idées toutes faites n'étant pas à notre avis sa passion, il convient de répondre encore une fois par la négative.



Interrogeons-nous désormais sur le mystérieux succès de cette sous-spiritualité confuse, dans une époque où la transcendance est rejetée de toute part ; et les raisons de son incroyable popularité, par l’étude de ses objectifs.


Les objectifs du coaching


Il apparaît d’ors et déjà que le New Age, et son bras armé le coaching, sont en totale adéquation avec le système ultralibéral comme nous l’avons vu précédemment. Son objectif est donc de créer un être qui parvient à s’accommoder au capitalisme de marché, trouvant en celui-ci les moyens de sa réalisation personnelle et de son bien-être, et tenant cette pseudo-réussite pour un accomplissement d’ordre spirituel.[6]

Afin de bien comprendre ce que nous entendons par là, nous évoquerons deux aspects négatifs du monde moderne et les moyens par lesquels le coaching se propose de les appréhender, à savoir, la perte de sens des « métiers » et la misère des relations humaines.

Sur les conditions de travail pour commencer.

Le travailleur ancien était appelé au Moyen-Âge l’artifex. Il est une constante des civilisations anciennes que le métier permettait de participer à la Tradition à tel point que l’on a pu dire que « chaque occupation est un sacerdoce ». Le métier est conçu alors comme la manifestation et l’expansion de la nature de celui qui l’exerce, qui est tout à la fois l’artisan et l’artiste[7]. A l’inverse, le travailleur moderne doit faire face à un « désenchantement du monde », pour reprendre l’expression du sociologue allemand Max Weber. Les phénomènes de technicité accrue, de spécialisation et de taylorisme dépossèdent le travailleur du sens de son activité. Ce constat est encore plus vrai dans le cadre d’une économie postindustrielle ou le domaine du tertiaire explose. Les individus sont devenus des unités numériques parfaitement interchangeables.

Cette situation, à l’origine d’un profond mal-être, et dont les suicides anomiques ne sont que l’illustration la plus éclatante[8], doit être absolument niée par le sujet coaché. De tels questionnements sont pour le New Age des comportements totalement négatifs. Le coaché devra se transformer lui-même afin de s’adapter au monde extérieur, lever ses appréhensions en modifiant la manière dont il perçoit la réalité. Il faudra donc faire abstraction de cette perte de sens réelle afin de la remplacer par une nouvelle quête de sens qui est, sempiternellement, dans le cadre du DevPers, la réussite et la fortune. Peu importe les circonstances externes, il faut se réaliser (dans un sens purement matériel évidemment) à tout prix.

Concernant les relations humaines.

Le monde moderne est profondément individualiste. La disparition d’une certaine forme de solidarité et le culte du Soi sont à l’origine d’une grande misère affective et amoureuse. Pour le coaching, là encore, nos déceptions dans ce domaine proviennent non pas des autres mais de nous-mêmes. Il s’agira dès lors d’envisager l’autre comme un moyen de parvenir à nos fins. C’est d’ailleurs toute la philosophie du PNL : en observant le comportement de notre interlocuteur, il est possible d’influencer ses réponses et d’obtenir ce que nous voulons de lui, c’est-à-dire toujours notre réussite professionnel et le « bonheur ». Si la manipulation psychologique ne fonctionne pas, il suffira d’écarter cet autre de ses projets, de la même manière qu’il faut éliminer toutes les pensées et tous les discours « déviants  » qui entravent la « réussite », graal absolu du coaching. De là des relations humaines totalement calquées sur le modèle du marketing et de la vente, et entièrement dénuées de spontanéité et de vérité.[9]

Nous constatons que cet état d’esprit parfaitement novateur, comme il n’en a absolument jamais existé, fondé sur des formules toutes faites et une macédoine de techniques disparates pseudo-scientifiques, est en définitive un processus de déshumanisation permettant à l’individu d’être en conformité aux besoins de l’entreprise moderne. Il constitue une médicalisation et une professionnalisation de l’existence. C’est pourquoi certains commentateurs n’hésitent pas à parler, à juste titre, de « bien-être totalitaire »[10]. L’humain doit augmenter sa rentabilité comportementale.

Profitant de l’absence de repères spirituels et moraux, le coaching s’insinue dans la société, et lui substitue une vision amoindrie du bonheur et de l’accomplissement. Sur le modèle du sportif, animal humain ayant développé au maximum sa force musculaire et qui est le héros éternel des mondes décadents, chacun de nous doit désormais rayonner du soir au matin, comme si la vie était une compétition. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que l’archétype de l’Homme accompli, s’il est encore possible de parler d’Homme (sous-homme serait plus adapté), est celui du « winner » : costume impeccable, muscles bodybuildés et sourire carnassier.

Pour résumer, le coaching tend à l’avènement d’un être dénué d’esprit critique, devenant parfaitement adapté à une superstructure déshumanisée, niant toute espèce de Réalité autre que la sienne et qui n’envisage l’interaction humaine que comme un moyen de parvenir à ses fins, que sont le bonheur et l’argent. On comprend dès lors mieux le succès d’une telle religion dans un monde néolibéral. On comprend aussi pourquoi, dans une société dont l’objectif est de crucifier toute forme de spiritualité, le New Age est porté au pinacle et fait tant d’adeptes parmi les chefs d’entreprise, les hommes politiques et en règle générale toutes les professions particulièrement destructrices pour le vivre-ensemble, comme la spéculation boursière, la télévision… Mais au-delà de cette clientèle fortunée, le New Age séduit beaucoup de petits étudiants tendance baba cool, de jeunes cadres et de chômeurs.

Le DevPers est une aliénation de l’humain, une religion ultra-simpliste, qui ne dit pas son nom et qui fait logiquement le bonheur des mouvements sectaires de toutes sortes.


Chaîne de montage de l'Iphone 5. Illustration de la "machinisation" de l'être humain. L'idéologie New Age et le recours aux méthodes de coaching de l'entreprise Apple ne sont plus à démontrer (que l’on songe seulement aux présentations de produits de Steve Jobs, surdoué du  marketing et du management élevé au rang de prophète).

Image symbolisant le mal-être de l'employé du tertiaire face au "désenchantement du monde".



L’utilisation du coaching par les mouvements sectaires.


Nous tenons, avant d’aller plus avant dans notre démonstration, à opérer une distinction entre sectes religieuses au sens premier du terme et sectes New Age.

Les sectes religieuses, quelle que soit la forme traditionnelle qu’elles singent, ont toujours deux objectifs : le schisme[11] ou l’enrichissement personnel, ou un subtil mélange des deux. Dans tous les cas, ces sectes ne peuvent faire l’économie d’une hérésie, c'est-à-dire d’une déviance des doctrines dont elles s’inspirent, et qui sont souvent des vérités ésotériques incomprises.

Pour les sectes New Age, nul besoin de créer une hérésie, leur pseudo-doctrine et déjà un prêt-à-penser pour toutes les structures d’aliénation et le coaching est un moyen extrêmement efficace de s’assurer des adeptes serviles.

Parmi ces mouvements sectaires les plus célèbres nous pouvons citer la Scientologie, les Raëliens, le Mandarom (et son messie cosmoplanétaire), la Grande Fraternité Blanche et toute une constellation de mouvances sur le mode psy. Nous renvoyons le lecteur désireux d’en savoir plus au rapport des commissions d’enquête parlementaires sur les sectes en France datant de 1995[12] qui, bien que d’une médiocre qualité au regard des moyens mis à la disposition des parlementaires, a le mérite d’exister et ouvre en tout état de cause de nombreuses pistes de réflexions.


Claude Vorilhon, alias Raël, grand adepte du New Age. Sa secte (parfait exemple de syncrétisme) est un mélange d'ufologie, de religion et de sciences (on connaît sa passion pour le clonage) et a fait sa fortune. La plupart de ses adeptes sont américains, population entièrement acquise à la religion du coaching.



Tom Cruise, célèbre scientologue, parfait exemple de l'homme accompli selon la définition du DevPers.



Gilbert Bourdin, messie cosmoplanétaire du Mandarom. Là encore un mouvement dans la plus pure doctrine New Age.



Si le caractère sectaire de ces mouvances ne fait aucun doute et est d’ailleurs considéré comme tel par les pouvoirs publics et la justice, il en est d’autres qui, de par leur nature, sont beaucoup plus pernicieuses et sournoises, preuve encore que le DevPers peut se cacher partout et nourrir tous les desseins.

Pour exemple le MLM (multi-level marketing), ou marketing par palier, plus connu sous le nom de vente pyramidale et dont Wikipédia donne la définition suivante : « forme d'escroquerie dans laquelle le profit ne provient pas vraiment d'une activité de vente comme annoncé, mais surtout du recrutement de nouveaux membres. Le terme pyramidal identifie le fait que seuls les initiateurs du système (au sommet) profitent en spoliant les membres de base. »

Outre le fait de faire miroiter des profits que 99,9% des participants n’atteindront jamais, les systèmes de MLM motivent leur force de vente par les méthodes du DevPers. En effet toute personne saine d’esprit comprend aisément que le fait de recruter à l’infini de nouveaux membres en faisant remonter les gains au sommet de la pyramide est non seulement une escroquerie, mais n’a également aucun sens, sinon l’enrichissement (puisque le produit que ces entreprises sont censées vendre n’est qu’un prétexte à l’édification de la pyramide), si bien que 3 situations doivent être envisagées :

-   1ère situation : la personne se laisse convaincre par les démonstrations fumeuses des représentants de la vente pyramidale, débourse la somme nécessaire pour devenir à son tour vendeur, ne convainc personne, réalise qu’il s’est fait arnaquer et s’arrête. C’est grâce au nombre considérable de ces personnes abusées que le système prospère. Ils constituent le socle de la pyramide.

-       2ème situation : le vendeur se rend parfaitement compte que le système est une escroquerie, il est donc par définition lui-même un escroc et est complice des initiateurs de la pyramide. Il est certes malhonnête mais n’est pas dupe de ses agissements et demeure conscient de transgresser une norme fondamentale, à savoir l’interdiction du vol.[13]

-       3ème situation : et c’est là que l’analogie avec les mouvements sectaires prend tout son sens, le vendeur ne cherche même pas à savoir si le système est une escroquerie ou pas, mais voit seulement son intérêt et croit à l’argumentaire de la société, systématiquement basé sur les présupposés totalement délirants du coaching.

Pour mieux s’en convaincre, il suffit de se rendre sur les sites des revendeurs d’Organogold, entreprise supposément de vente de café aux vertus thérapeutiques exceptionnels (prévention du VIH , d’Alzheimer… ) et de lire leur argumentaire dont nous avons sélectionné quelques extraits probants (ces extraits proviennent de revendeurs indépendants mais ne varient pas d’un vendeur indépendant à l’autre, il est en effet impossible d’accéder au site sans faire partie du « réseau ») :

- « Tout d’abord, il faut savoir qu’au début je ne connaissais rien au « Développement Personnel » jusqu’à ce qu’on me dise que c’est indispensable pour progresser au niveau du MLM »

- « J’ai rapidement compris que le Marketing de Réseau est, de tout ce que l’on connait, le business dans lequel s’appliquent le mieux ces principes, parce que tous les revenus sont basés sur soi-même, sur le mérite et la création de valeur. Avec le Marketing relationnel, nous sommes payés en fonction de ce que nous valons mais pas obligatoirement en fonction de ce que nous faisons. » 

- « Dans le marketing de réseau, si nous avons un rêve, un objectif et si nous sommes prêts à travailler pour le réaliser, rien ne peut nous arrêter, sauf nous-mêmes. Pour ceux qui se sont construits avec une attitude pour se faire gouverner et qui ont choisi des solutions de facilité sans ambition : vous faites partie de ce groupe de personnes pour lesquelles il est préférable de passer votre route le marketing de réseau n’est pas pour vous » (note de l’auteur : c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas la même religion, les « loosers »)

- « Le markéting de réseau est une véritable profession (…) qui n’est pas ouverte à tous les esprits mais qui fait partie du monde que nous construisons, du monde de demain. Contrairement à « l’ordre mondial », à ses réductions d’effectifs, à cette compétition ou tout le monde se marche dessus, le Marketing de Réseau offre l’occasion d’entretenir et de renforcer des talents naturels et innés. Dans ce type d’affaire, qu’est  le succès ? C’est la chance de se développer spirituellement, intellectuellement, émotionnellement et financièrement tandis que nous contribuons d’une façon positive au développement des autres. »

Les sites de MLM sont truffés de ces discours absolument délirants destinés à contredire les accusations d’escroquerie. Mais ce qui est inquiétant, c’est que le vendeur d’une chaîne pyramidale n’a plus conscience de faire quelque chose de profondément malhonnête et inutile, il est bien au contraire convaincu de « changer le monde », de s’accomplir et de former des leaders en appliquant à  la lettre les injonctions du coaching. Voilà en quoi les entreprises pratiquant le MLM sont des sectes. Il faut bien comprendre qu’il n’y a là dedans rien d’anodin, le MLM détruit des familles et isole les individus. Le vendeur MLM convaincu, adepte du DevPers, éloignera de lui ceux qui essaieront de lui expliquer qu’il est engagé dans une arnaque et très vite, il ne sera plus qu’entouré des membres du réseau qui seuls le « comprennent », et qu’il considérera très vite comme une « nouvelle famille ».


Illustration du montage financier frauduleux de la vente pyramidale. Le MLM emploie massivement les méthodes de DevPers pour trouver de nouveaux vendeurs et escroquer de nouvelles victimes.


Enfin, en guise de conclusion, nous nous posons la question de savoir pourquoi de telles pratiques, destructrices pour la société et les individus, ne sont la plupart du temps réprimées que sur le fondement d’une très timide disposition du code de la consommation (L 122-6 et svt)  qui prévoit une peine de seulement un an de prison. Pourquoi le juge français doit-il se contenter de la qualification de publicité mensongère pour punir les responsables d’ACN[14], plus grand groupe de MLM au monde ? Pourquoi la France, si prompte à engager des réformes pénales à chaque nouveau fait divers ne donne-t-elle pas les moyens aux juges de réprimer efficacement ces pratiques en adoptant une législation ad hoc ? Pourquoi permet-on à ces criminels de monter des structures toujours à la limite de la légalité lorsque l’objectif frauduleux ne fait absolument aucun doute ? D’où vient cette immunité si scandaleuse ? Serait-ce parce que le grand magna de la vente pyramidale n’est autre que Donald Trump, multimilliardaire américain et très proche de la mouvance DevPers, pressenti un moment pour l’investiture à la présidence des Etats-Unis ? La réponse à ces questions donnerait encore lieu à de multiples questionnements qui sortiraient largement de notre propos, qui touche maintenant à sa fin, et qui aura, nous l’espérons, ouvert les yeux du lecteur sur ces réalités omniprésentes mais malheureusement trop peu souvent comprises.


Couverture d'un des ouvrages coécrits par Robert Kiosaki, grand gourou du DevPers américain, et Donald Trump, magna incontesté du MLM.




Raphaël M.







[1]  L’archétypologie néo-platonicienne de Jung — avec, au centre du dispositif, la figure (védantique) du «Soi» et le «processus d’individuation» — est en effet une donnée majeure des idéologies politico-religieuses du New Age. Carl Gustav Jung fut fasciné par le nazisme de 1932 à 1940 ; il y voyait «l’expression de l’âme créative et intuitive.» (Revue «Cultures», N° 24),  L’Institut International de Psychologie jungienne n'a reconnu ces faits qu'en 1999. 
Luc Mazenc, Docteur en sociologie a soutenu, à l’université Pierre Mendès-France de Grenoble II en 2001, une thèse dont le titre complet est : « Les nouveaux mouvements religieux (NMR) et les nouveaux mouvements sociaux (NMS) dans le procès de mondialisation. Pour une phénoménologie sociologique des mutations de la modernité. (XIX-XXème siècles)." Il dira : « L’impact de la pensée de Jung sur la dynamique d’émergence du New Age est fondamental »

[2]  Richard Bandler et Paul Grinder,  Les secrets de la communication, les techniques de la PNL, Montréal, Broché, 1982.

[3] Pour plus d’informations : Rappin Baptiste « « Le talent du coach » le new age et son influence dans le coaching comme nouveau mode de régulation de la déception sociale », Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements, 2011, 41 Vol. XVII pp. 157-170.

[4] Le changement d’ère dans le symbolisme zodiacal n’est jamais qu’une autre manière d’appréhender la théorie des cycles (âge d’or, âge d’argent, âge d’airain, âge de fer ou Kaliyuga). Croyant être les tenants d’un retour  à l’âge d’or (ère du verseau), les tenants du New Age sont en réalité la représentation ultime de l’humanité de la fin de l’âge de fer. Cela est la conséquence de la profonde méconnaissance du Bouddhisme et de l’Hindouisme dont le Théosophisme se fit l’écho.

[5] Quasi introuvable à la vente mais disponible en PDF.

[6] Là encore, pour aller plus loin : Roland Gori et Pierre Le Coz L’empire des coachs, une nouvelle forme de contrôle social, Albin Michel, 2006.

[7]  Voir René Guénon, Règne de la quantité et signes des temps Chap. VIII Métiers anciens et industries modernes.

[8] Voir Emile Durkheim, Le suicide, 1897, traitant des causes de la multiplication des suicides anomiques dans les sociétés industrialisées.

[9] Pour s’en convaincre : Petit traité de manipulation a l'usage des honnêtes gens de Joule et Beauvois aux éditions PUG. Des ouvrages traitant de ce sujets et dévoilant les techniques de la PNL sortent périodiquement et sont presque à chaque fois des best-sellers.

[10] Nous n’hésitons pas à affirmer que le coaching est la version libérale des hôpitaux de redressement psychiatriques de l’ex URSS.

[11] C’est-à-dire la division religieuse.

[12]  Disponible sur le site de l’Assemblée nationale

[13] Qualification pénale de l’escroquerie,  Art 313-1 du code pénal : « L'escroquerie est le fait, soit par l'usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par l'abus d'une qualité vraie, soit par l'emploi de manœuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d'un tiers, à remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à consentir un acte opérant obligation ou décharge.
L'escroquerie est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 375000 euros d'amende. » Le fait de la commettre dans le cadre d’un mouvement sectaire constitue une circonstance aggravante.

[14] ACN a été condamné en 2007 pour publicité mensongère par la 31e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris à 15 000 euros d'amende. ACN n’a pas interjeté appel de ce jugement. Les faits reprochés sont d'avoir laissé entrevoir par le biais de publicités dans le quotidien Metro et dans l’hebdomadaire Télé 7 Jours renvoyant au site Internet, une indépendance financière, sans mentionner les efforts nécessaires et la non-garantie du succès.

lundi 2 septembre 2013

Dostoïevski Vs Freud : critique de l'analyse psychanalytique des oeuvres littéraires en général et de celle des Frères Karamazov en particulier.




Il pourrait sembler inconvenant d'opposer deux personnages ayant a priori si peu de rapports l'un avec l'autre.

Pourtant Freud s'est livré à une interprétation des Frères Karamazov, dans un texte court intitulé Dostoïevski et le parricide, publié en 1923 en introduction du volume Die Urgestalt der Brüder Karamasoff, qui réunissait les premières versions, les ébauches et les sources du roman. Cet essai fut choisi pour figurer en préface de l'édition de poche de l'édition française (cf. Illustration de l'article).

Notre propos sera de démontrer - outre le manque totale d'efficience de sa méthode interprétative - que, sous couvert d'une lecture neutre et scientiste, Freud défendait d'une manière parfaitement sournoise une idéologie et une croyance, la sienne. Si bien que son texte, loin d'éclairer l’œuvre ou le lecteur, sert en réalité à décrédibiliser Fiodor Dostoïevski, mais plus encore, à combattre, de façon détournée, ses opinions religieuses et politiques, à l'exact opposé de celles professées discrètement par le médecin viennois.

Auparavant, Sigmund Freud s’était très souvent appuyé sur des œuvres littéraires majeures afin d'offrir une assise aux présupposés de sa théorie psychanalytique ; la récupération de la figure d'«œdipe » n'en est jamais que l'exemple le plus connu.

Non content de détourner les mythes grecs de leur signification véritable en les réduisant à sa compréhension purement mécaniste, le docteur Freud aimait à se livrer à des analyses littéraires douteuses, parfois avec la complicité des écrivains eux-mêmes (et notamment sur des textes de Stefan Sweig comme nous aurons le loisir de le voir). Lorsqu'il ne recherchait pas des justifications dans les textes fondateurs, il se livrait à un exercice singulier consistant à déceler les pathologies psychiques des grands auteurs au travers de leurs œuvres. Les frères Karamazov, récit romancé de la mort du père écrite par un homme à la personnalité complexe et torturée, semblait se prêter merveilleusement à cet exercice.

Il va sans dire que ces critiques « psychanalytiques », auxquelles se sont plus tard également adonnées les disciples de Freud1, avec les mêmes funestes résultats, sont depuis bien longtemps déconsidérées, d'abord parce que l'outil utilisé est parfaitement impropre, mais aussi parce que leurs conclusions censément définitives, parfaitement rocambolesques et simplement scabreuses seraient probablement risibles si et seulement si elles n'étaient pas prises au sérieux par un certain nombre de lecteurs impressionnables. Les dires de Freud sur la question de la critique psychanalytique ne se singularisent d'ailleurs guère par leur objectivité :

« …il semble que la psychanalyse soit en mesure, dans toutes les questions concernant la vie fantasmatique humaine , de prononcer le mot décisif »2.

Il ne s'agira pas pour nous d'aller plus avant concernant l'affirmation selon laquelle le freudisme aurait réponse à tout, et serait à même de percer à jour la signification ultime de toutes les religions, de tous les mythes et de toutes les productions artistiques toutes époque confondues, ce que d'autres ont très bien fait avant nous3, mais de nous concentrer sur la méthode et les arguments utilisés pour confisquer à Dostoïevski les conclusions de ses travaux, et s’approprier ses mérites.

Commençons par affirmer une lapalissade : Dostoïevski est un génie à l'état pur, pas de celui que quelques adeptes seulement sont en mesure de percevoir au prix de concaténations rhétoriques dignes d'un contorsionniste, mais d'un génie évident, qui éclabousse, qui irradie, et que personne ne lui conteste. Il est en effet bien moins controversé dans son domaine que Freud ne l'est dans l'univers des thérapies cognitives. Dostoïevski est à nos yeux l'un des maîtres absolu du roman, et ce pour deux raisons en particulier : d'un point de vu technique, ses intrigues sont des bijoux de construction. Sa capacité à revenir sans cesse aux passages précédents de ses œuvres, mais en les analysant d'une manière totalement différente par le prisme d'un autre personnage, ne s'explique probablement que par une sorte d'autisme, appelé syndrome d'Asperger, dont il était très certainement atteint4, et qui donne à ses romans une impression de virtuosité si particulière5. Nous laissons aux spécialistes de la littérature et du style, dont nous ne faisons pas partie, le soin de valider ou non cette affirmation. D'un point de vu intellectuel cette fois, le choix des thèmes, de par leur multitude et leur profondeur, donne le vertige. Pour n'en citer que quelques-uns, et parce que nous ne pouvons prétendre à les maîtriser ni à les connaître tous, nous évoquerons les réflexions métaphysiques, la culpabilité, la subversion, la politique, la Russie, la pensée moderne, le doute... La liste est interminable.

D'ailleurs, ce n'est pas la puissance littéraire que Freud conteste. Il écrit au début de son opuscule que « Les Frères Karamazov sont le roman le plus imposant qui ait sûrement jamais été écrit », ce en quoi il a déjà tort car nous ne voyons pas, pour notre part, en quoi ce roman est-il plus important que Les possédés, Crime et châtiment, ou L'idiot, pour ne citer qu'eux, ni en quoi d'autres auteurs n'en auraient pas écrit de plus imposant encore. Non, le reproche de Freud, le principal, est que selon lui Dostoïevski est un « moraliste » et il poursuit avec cette hallucinante assertion qui est à notre avis la clef de voûte de la haine qu'il lui porte (seule la haine peut expliquer un tel acharnement) :

« ...il (Dostoïevski) aboutit à une solution de repli, faite de soumission à l'autorité temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chrétiens, d'un nationalisme russe étroit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe à moindres frais. C'est là le point faible de cette grande personnalité, Dostoïevski n'a pas su être un éducateur et un libérateur des hommes, il s'est associé à ses geôliers, l'avenir culturel de l'humanité lui devra peu de chose. Qu'il ait été condamné à un tel échec du fait de sa névrose, voilà qui paraît vraisemblable. ».

Un génie russe croyant et tsariste, voilà qui est insupportable pour un esprit « progressiste ».

Le propos est sans détour, et la démarche de destruction de Dostoïevski, l'homme, par l'exaltation feinte de son œuvre est d'une perversité époustouflante. Freud va s'efforcer de démontrer, pendant une vingtaine de pages bâclées et particulièrement éprouvantes, que, si Dostoïevski est le plus grand romancier de tous les temps, ce n'est pas en raison de ses réflexions profondes sur la société russe de son temps, ni de ses incroyables questionnements sur la nécessité de la spiritualité alliés à la difficulté de croire, mais parce qu'il serait en réalité un exemplaire cas clinique de psychanalyse et que son œuvre serait, malgré lui et sans qu'il en ait eu conscience, la démonstration probante de la véracité des élucubrations freudienne. Pour faire plus court, Dostoïevski est un génie car il validerait inconsciemment les conclusions de Freud. Nous n'avons jamais vu de démonstration si tordue et narcissique à la fois.

Pour arriver à son inavouable fin, Freud ne va reculer devant rien et nous nous voyons dans l'obligation de ne pas relayer toutes les pseudos-vérités noyées dans un océan de mensonges, de psychologie de comptoir, de pseudo-scientisme, de raisonnements alambiqués et de mauvaise foi qu'il déploya à cet effet. Un ouvrage entier n'y suffirait pas et nécessiterait un travail aussi laborieux qu'ennuyeux ; mais nous pouvons tout de même en relever certains qui nous semblent particulièrement abjects.

Sur la mort du père tout d'abord, car il s'agit selon Freud de notre désir le plus primordial : il affirme que chez Dostoïevski, ce désir étant plus développé que la normale (il en est sûr), celui-ci devait être plus encore refoulé que chez les autres, et qu'il aurait à ce dessein (afin de contrer la peur de la castration) cultiver une bisexualité latente afin de devenir objet d'amour pour son père. Plus loin il affirme, que dans sa vie d'adulte, cette bisexualité latente se traduisait par une homosexualité refoulée qui se devine par l'importance des amitiés masculines au cours de sa vie. Entre deux réflexions sur le sadomasochisme supposé de l'écrivain, Freud en profite pour y voir la preuve de la validité de « la horde primitive » (dont vous pouvez trouver tout le détail dans Totem et tabou), selon laquelle les premiers hommes auraient tué, puis dévoré leur père dans le but de s'approprier les femelles du groupe.

Plus loin, Freud n'hésite pas à affirmer que cette « culpabilité filiale », présente en chaque être humain, est la base de tout « sentiment religieux ». Que dès lors, cette culpabilité étant insurmontable car très développée chez l'écrivain, celui-ci ne pouvait combattre ses propres « sentiments religieux », et ce « malgré sa grande intelligence ». Pour résumer, la religion est au mieux une lubie d'imbécile, au pire, le signe d'une immense névrose. L'aspect idéologique et anti-traditionnel du discours freudien est ici très net. Je renvoie le lecteur à ses analyses sur l'importance de la libido dans les phénomènes de foule qu'il relie à la figure de Jésus dans l'ouvrage « Psychologie et analyse du Moi », et en comparaison duquel Piss-Christ n'est qu'un pis-aller, afin d'avoir une idée plus exacte encore de la manière dont Freud faisait peu de cas de toute la religiosité et prenait un plaisir très inquiétant à en donner des définitions profondément humiliantes et réductrices.

Puis il affirme que Dostoïevski a pour le criminel « une sympathie sans limite », qu'il y voit un « rédempteur » et que par conséquent il serait lui-même un criminel en puissance. Mais tout le propos de Dostoïevski, et tout ce pour quoi ses personnages basculent vers le crime, c'est justement parce qu'ils se laissent séduire par une vision athée et moderne du monde. Les crimes de Raskalnikov ou de Dmitri6, et plus encore les gesticulations des protagonistes des Possédés sont parfaitement raisonnables et matérialistes, de cette raison et de ce matérialisme si chers à Freud. Et c'est aussi pourquoi le génie littéraire conclu par la nécessite d'une morale transcendante et supra-humaine qu'il identifie, dans le cadre de la Russie de son temps, au christianisme orthodoxe et à son pendant temporel, le tsarisme. Le « médecin » ignore sciemment toute la logique de l’œuvre de l'artiste. Ce faisant il commet un acte gravissime, celui de déposséder l'auteur de son travail, tout en ayant l'air d'en faire l'apologie.

Plus ahurissant encore, Freud, dans la dernière partie de sa critique, s'appuie sur une analyse d'un texte de Stefan Sweig intitulé la confusion des sentiments et pour laquelle il se glorifie d'avoir eu l'admiration de Sweig grâce à ses critiques, d'avoir su révéler à l'auteur la signification profonde de son histoire, justifiant par la-même, toujours par un moyen douteux et détourné (nous avons compris que cela constitue sa signature, son modus operandi) la pertinence de sa présente analyse sur l'auteur des Frères Karamazov. En l’espèce, le thème abordé par Sweig était celui du jeu et il se trouve que Dostoïevski était un joueur compulsif ; un rapide coup d’œil sur sa biographie suffit à comprendre qu'il a perdu des fortunes en s'adonnant à cette passion dévorante. Notons que dans ses romans, les passages dans lesquels le jeu est présent sont tous profondément malsains car associés à des situations tragiques liées à l'abandon de soi (comme l'arrestation de Dmitri pour ne citer qu'elle), et qu'il n'en a jamais fait l'apologie (nous invitons le lecteur à ne pas nous croire sur parole et à se plonger dans les romans de cet auteur hors-normes) . Or il se trouve que pour Freud, par un jeu d'analogie (il semble que lui aussi soit très joueur), le jeu symbolise l'onanisme (du fait des mouvements des doigts sur les cartes...) et que l'écrivain aurait eu comme fantasme (refoulé toujours, ce qui est bien pratique) d'être initié par sa propre mère aux plaisirs du sexe afin de se préserver des dangers de la masturbation. Le jeux obsessionnel devenant ainsi la preuve et la manifestation d'un ressentiment/sentiment profond envers l'entité maternelle qu'il tiendrait pour responsable de son impuissance et de sa frustration sexuelle.

Nous arrêtons ici l'énumération des immondices dont regorge cette honteuse préface, le lecteur curieux pourra sans peine la consulter. D'ailleurs elle pourrait donner lieu à une glose et à des discussions stériles infinies que nous n'avons ni la patience, ni l'envie, d'endurer. Nous ne nous livrerons pas non plus à une critique interminable de ces affirmations fumeuses, érigées en science, et que même des auteurs de formation universitaire, plutôt moyens, ne se sont pas privés de démonter point par point en démontrant, dans des livres aussi volumineux qu'inutiles, que Freud n'a fait qu'universaliser ses propres perversions7, ce qui nous semble une évidence. Dans la même logique orgueilleuse, il a tenté d' « oedipianiser  la littérature »8 et, comme aimait à le dire Proust : « chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même »9.

René Guénon, contemporain de Freud, est un de ceux qui a su percevoir le plus rapidement et le plus radicalement toute la malhonnêteté de ce qu'il appelait ces « méthodes nouvelles » et qu'il n'hésitait pas à qualifier d' « infernales », et nous ne pouvons faire l'impasse sur ses extraordinaires réflexions d'une profondeur rare sur le sujet :

« Si ce dont il s'agit était réellement « inconscient », nous ne voyons même pas bien comment il serait possible d'en parler, et surtout en termes psychologiques, (…) et d'ailleurs, en vertu de quoi (…) faudrait-il admettre qu'il existe réellement quelque chose d' »inconscient » ? (…) D'autre part, le domaine de la psychologie ne s'étant point étendu vers le haut, le « superconscient », naturellement, lui demeure aussi complètement étranger et fermé que jamais. (…) ...les explications de ce genre, tout comme les explications « sociologiques » des mêmes choses sont, au fond, d'une naïveté simpliste qui va parfois jusqu'à la niaiserie ; en tous cas, cela est incomparablement moins grave, quant à ses conséquences effectives, que le côté véritablement « satanique » que nous allons avoir à envisager maintenant. (...)
Les psychanalystes peuvent, dans la plupart des cas, être tout aussi inconscient que les spirites de ce qu'il y a réellement sous tout cela10 (…). Ceux qui pratiquent ces méthodes sont, n'en doutons pas, bien persuadés au contraire de la bienfaisance de leurs résultats ; mais c'est justement grâce à cette illusion que leur diffusion est rendue possible, et c'est là toute la différence qui existe entre les intentions de ces « praticiens » et la volonté qui préside à l’œuvre dont il ne sont que des collaborateurs aveugles.
La psychanalyse ne peut avoir pour effet que d'amener à la surface, en le rendant clairement conscient, tout le contenu de ces bas-fonds de l'être qui forment ce qu'on appelle proprement le « subconscient » ; cet être d'ailleurs, est déjà psychiquement faible par hypothèse, puisque, s'il en était autrement, il n'éprouverait aucunement le besoin de recourir à un traitement de cette sorte ; il est donc d'autant moins capable de résister à cette subversion, et il risque fort de sombrer irrémédiablement dans ce chaos de forces ténébreuses imprudemment déchaînées ; si cependant il parvient malgré tout à y échapper, il en gardera du moins, pendant toute sa vie, une emprunte qui sera en lui comme une souillure ineffaçable »11.

A l'instar de Guénon, nous affirmons que la psychanalyse, par ses présupposés et ses méthodes, est incapable de comprendre dans sa totalité, et encore moins de « soigner » (contre rémunération) le psychisme humain. Mais ce à quoi elle se révèle encore plus inapte, c'est à percer le mystère de l'art véritable (et dont le roman moderne n'est qu'une des manifestations les plus grandioses, comme aimait à le rappeler Léon Bloy12), car celui-ci est justement le moyen, pour l'homme, de décrypter les vérités les plus hautes, de manière instinctive, sans avoir recours à la réflexion ou à l’érudition ; l'art est le langage du cœur13 ; ce qui est tout l'inverse de la « thérapie » freudienne qui consiste, par un travail d'introspection douloureux, à libérer nos pensées les plus inférieures afin de les faire rentrer dans un schéma aussi simpliste que nauséabond, prétendant tout expliquer (et qui a en plus le mauvais goût d'être faux et obscène).

Cette préface, cette vomissure, délivrée en prémisse d'une œuvre si grandiose, sans que n'y soit apportée une quelconque contradiction, est une abjection gigantesque14. Le grand Dostoïevski est décidément hors de portée des manœuvres de l' « infernal » Sigmund. Les deux ne boxaient pas dans la même catégorie. L'un courrait après l'Absolu, l'autre après la reconnaissance et la fortune.


Raphaël M.





1Et que les psychiatres avaient également tenté avec beaucoup plus de succès, du fait sûrement du sérieux de leur méthode et de l'aspect plus nettement scientifique et restreint de leurs tableaux cliniques, mais aussi parce qu'ils se contentaient de déterminer les pathologies des personnages uniquement.
2Il était d'également persuadé d'avoir percé à jour l'âme de Sophocle et de Shakespeare.
3Nous renvoyons, pour une étude plus générale sur ce thème, à l'excellent article de Dominique Rougé Les lectures psychanalytique des œuvres littéraires , parfaitement synthétique et documenté, et qui souligne bien l'absurdité de la méthode.
4Voir l'excellent livre de Daniel Tammet Je suis né un jour bleu dans lequel l'auteur, atteint de cette forme rarissime d'autisme raconte son parcours et sa manière d'appréhender les chiffres et les langues. Le personnage de Rain man interprété par Dustin Hoffman en offre un autre exemple
5Ceci est particulièrement évident à la lecture de l'ouvrage Crime et châtiment, dans lequel Raskolnikov, le personnage principal, se remémore sans cesse la scène de son forfait.
6Même si Dmitri n'a pas tué mais il faut lire le livre pour saisir cette nuance. C'est en particulier Dmitri Karamazov qui dira « Si Dieu n'existe pas alors tout est permis », donc s'il n'a pas tué, il aurait pu le faire, car il l'a voulu et est donc un lâche doublé d'un assassin.
7Pour exemple : Michel Onfray Le crépuscule d'une idole, pour une critique purement matérialiste et terre-à-terre.
8Formule de Gilles Deleuze.
9cf. Le temps retrouvé
10Gageons que Freud n'en était pour sa part pas du tout inconscient et que René Guénon évoque les malheureux « patients » ou « disciples », ce qui est d'un point de vu psychanalytique exactement la même chose, puisqu'il faut être analysé pour analyser à son tour
11Extrait de René Guénon Le règne de la quantité et les signes des temps ChapXXXIV Les méfaits de la psychanalyse
12Dans un passage du Désespéré.
13Au sens où l'entendait par exemple Al-Ghazali dans Les mystères du cœur : « Il ne sera jamais question de cet amas de chair qui n'a aucune valeur. Celui là appartient au monde physique et terrestre, et les bêtes peuvent tout à fait l'appréhender du regard, ce qu'à plus forte raison l'être humain est parfaitement capable de faire. Le mot « cœur » désigne une réalité subtile, divine et spirituelle. Elle est ce qui en l'être humain appréhende, connaît et sait. »
14L'édition concernée est le folio classique n°2655 ISBN 978-2-07-038962-9, soit la collection la plus vendue.